Une fois la joie de la découverte passée, les premières semaines de grossesse ont un goût étrange. On voudrait continuer de se réjouir et savourer cette bonne nouvelle jusqu'au bout des neuf mois, mais on est vite rattrapé par divers sentiments qui nous envahissent et contre lesquels j'ai parfois du mal à lutter.
Le doute s'est d'abord rapidement installé en moi quant à mes capacités à mettre au monde un enfant en bonne santé, n'ayant pas été gâtée par Dame Nature dans le domaine. Je pense que ce doute sera présent jusqu'au bout, il s'incrustera certainement à chaque échographie et s'invitera sans aucun doute à l'accouchement. Il va falloir que j'apprenne à vivre avec.
A part cette crainte, les premières semaines de grossesse se sont passées sans encombre jusqu'aux premières nausées. Les premiers vertiges et la fatigue se sont rapidement mis à les accompagner.
Il est enfin là ce deuxième mois de grossesse! Ces quelques semaines tant redoutées et pourtant tant attendues. Elles sont la preuve que tout se déroule normalement, que des changements ont bien lieu à l'intérieur de nous. La tête au-dessus de la cuvette des toilettes tous les matins, on pourrait rêver mieux au réveil, et pourtant on ne se plaint pas. C'est signe que tout va bien, et je n'irai pas jusqu'à dire qu'on en redemande, mais presque. Parce que le jour où les nausées s'arrêtent, on se demande si tout est normal.
Et c'est alors qu'une une autre crainte arrive au galop. Celle de voir sa grossesse s'arrêter. Si je n'ai plus de nausées, ne serait-ce pas parce que plus rien ne se passe, plus rien ne change? Et même si d'autres phénomènes débarquent et nous laissent croire que finalement les choses continuent d'évoluer, mais d'une autre manière, on ne peut s'empêcher de se demander si tout se passe bien.
Alors ces derniers jours quand ça tire un peu sur les côtés de mon bas ventre, quand je le sens se durcir, je le caresse et je m'interroge et je le questionne.
- Hey, oh, y'a bien quelqu'un là-dedans?
- Dis, quand vas-tu grossir un peu?
Bien évidemment que personne ne me répond, mais ça m'apaise.
- Qu'est-ce que tu veux manger ce soir?, me demanda avec appréhension mon petit mari.
Il y va avec des pincettes le pauvre. Il marche comme sur des oeufs. C'est qu'il sait très bien que le seul fait de prononcer le nom d'un aliment que je n'avais pas moi-même déjà envisagé dans ma tête peut ruiner le dîner.
Le problème est que depuis deux à trois semaines, la liste des aliments avec lesquels je m'autorise à flirter est réduite comme peau de chagrin. Je manque sérieusement d'appétit, et cela n'a pas l'air de vouloir s'arranger.
- Tu me chaufferais bien une petite soupe, non? , lui répondis-je timidement.
Du haut de son mètre quatre-vingt et fort de ses 82 kilogrammes -de muscles bien évidement- , vous comprendrez bien que l'idée de la soupe (encore une soupe) était loin de le faire saliver. Mais il s'accroche, figurez-vous. Il me les chauffe, mes soupes. Et il les mange! Oui, il les mange, remerciant quotidiennement un petit bon dieu quelque part dans des sphères supérieures d'avoir inventé le saucisson, le fromage et la baguette.
Pour couronner le tout et ne rien arranger à mon manque d'appétit, une petite poussée de lupus a pointé le bout de son nez. Il ne faudrait pas croire qu'il dort celui-là. Action-réaction, me voilà ma dose de cortisone doublée, et le sel et le sucre à diminuer autant que possible.
Alors, adieu les soupes en brique, les boîtes de conserve ultra pratiques et les tranches de jambon qu'on mélange aux nouilles du dimanche soir? Oubliées les mousses au chocolat du commerce et les petits gâteaux si bienvenus pour les pousser?
Et bien pour une fois je dis non, je me rebelle. Je ne tirerai pas un trait sur tout ça en même temps. Je ne suis pas prête à autant de sacrifices dans ma tête. C'est la meilleure façon de craquer. Déjà que je ne mange pas grand chose. Mon ancien médecin interniste me disait lorsqu'il me sentait un peu borderline sur la question du régime pauvre en sel et en sucre qu'il valait mieux s'autoriser un petit morceau de fromage tous les jours que de s'efforcer durement à ne plus à manger, et s'enfiler le fromage dans son entier un jour de faiblesse.
A méditer.
Me voilà bien enceinte. La prise de sang l'a confirmé sur le papier, et l'écho de datation a enfoncé le clou sur l'écran lors de l'échographie de datation.
- Là, juste là, c'est l'embryon. On peut déceler un rythme cardiaque régulier. Il a une taille normale. Tout va bien pour le moment, rassurez-vous, me dit d'abord le praticien. La deuxième échographie aura lieu la douzième semaine. Elle est importante, elle confirmera ou non que le foetus évolue normalement. Avez-vous pris vos rendez-vous pour le suivi de votre lupus en parallèle de votre grossesse?, enchaina-t'il.
Ca y est. C'était lâché.
Il est toujours là. Il s'invite partout sans qu'on le lui demande. On ne l'avait pas sonné celui-là. Je savourais à peine la joie de me dire que pour l'instant j'en étais à 6SA et que tout allait bien qu'il me rattrapait au galop. Il fait pourtant bien partie de moi depuis plus de 10 ans. Mais quand tout va bien, je le range dans un petit tiroir et je tourne délicatement la clé, sans faire de bruit pour ne pas risquer de le réveiller.
Il avait pourtant raison ce médecin. Après tout c'était son travail. Mais il avait à faire à une bonne élève, scolaire je vous avais prévenu, et tout était déjà programmé.
L'ensemble de mon équipe de choc était au parfum : la gynécologue, l'interniste, la néphrologue, et moi. Les pieds dans les starting blocks. Au taquet pour le marathon de ma vie. Personne ne me l'avait dit ouvertement, mais je savais que le risque de fauche-couche était plus élevé chez les lupiques que chez les femmes ne souffrant pas de cette pathologie. Je suis aujourd'hui à 10SA et ne peux toujours pas m'enlever cette ombre de la tête.
Je dois avouer que j'appréhende particulièrement cette échographie des 12SA. J'ai hâte et je freine des quatre fers à la fois. Je me pose toutes ces questions que toutes les jeunes femmes enceintes se sont très certainement posées avant moi depuis que cette échographie existe. Et si, et si, et si....et si on pouvait faire un beau bébé ? Après tout, elle n'est pas que de moi cette petite chose dans mon ventre. Et mon mari ne semble pas souffrir de défaut de fabrication. Et je ne suis pas encore bonne à jeter...si, si, si.
Alors maintenant, il se passe quoi? Et bien nous attendons que le temps passe. Entre mon canapé, la cuvette des toilettes, le paquet de bonbons qui piquent, les résultats du premier tour de la présidentielle et mon lit.
En ce qui nous concerne, le changement, on l'a enfoncé dans l'urne dès ce matin, en priant pour qu'il y trouve tout un tas de petits camarades et qu'ils y fassent une grosse fête. Je suis moi-même née en 1981 sous un ciel teinté de rose. 2012 nous y voilà!
- Allez, vas-y, on le fait quand le test? , s'impatiente mon mari.
Depuis que la gynécologue m'avait dit après un test qu'il avait les spermatozoïdes bien mobiles et en nombre suffisant, il était le roi du monde.
Il y croyait aussi dur comme fer. Le premier essai était le bon, il l'avait senti, c'était certain. Ca ne pouvait pas être autrement.
De mon côté, à part un étrange fort mal de tête que j'avais ressenti et qui d'ordinaire ne m'arrive jamais, je ne voulais pas y croire ainsi.
Mon deuxième prénom aurait dû être Prudence. C'est trop souvent que je ne m'autorise pas à être confiante. Je me retrouve bien souvent avec l'envie de l'être, mais je ne fais toujours que la caresser. Jamais je ne l'empoigne. Je ne sais pas si c'est un trait de caractère que je porte en moi depuis toujours, ou bien s'il a été creusé par mon lupus. Cette maladie, comme de nombreuses autres maladies je présume, isole plus vite que la lumière si on la laisse faire. Pour ne parler que ce de qui ne se voit pas, la fatigue s'installe et ne nous quitte que rarement et les douleurs s'incrustent sans y être invitées. Il est alors aisé à comprendre que le fait de se coucher avec les poules est difficilement compatible avec l'entretien d'une vie sociale nocturne régulière et que pour de nombreuses personnes, avoir des douleurs de grand-mère à 20 ou 30 ans est peu concevable. On devient facilement cette personne un peu mollassonne qui a toujours un petit truc qui ne va pas, et on perd petit à petit confiance en nous à mesure que les autres nous comprennent de moins en moins.
Revenons-en cependant au vif du sujet.
- Rares sont celles qui tombent enceintes du premier coup...pourtant ça doit bien arriver à certaines...alors pourquoi pas à moi?, finis-je par me dire.
Je décidai alors que nous ferions le fameux test urinaire (encore un élément des plus romantiques...) le week-end suivant.
Nous ne comprenions pas bien pourquoi il existait autant de modèles différents avant de l'acheter et crânions à moitié dans le rayon de la parapharmacie.
- Allez, pas besoin d'avoir un BAC+12 pour lire un test de grossesse. On prend le premier prix ça sera parfait, décidions-nous en choeur.
Ce n'est que le lendemain matin, au réveil, et mon derrière scotché sur les toilettes que nous allions comprendre notre douleur. Il faut savoir que sur le modèle de base, vous est proposé un codage de base...et tout un tas de cas particuliers auxquels il nous est vite apparu que nous appartenions...
- Vas-y, regarde, elle est dans quelle sens la barre?
- Attends, tu tiens le test dans le mauvais sens non?
- Pourquoi il n'est pas net le trait horizontal?
- Laisse tomber, je t'avais dit que c'était pas pour ce coup-ci.
- Vas-y, secoue-le un coup.
- Rapproche le test de la légende. Ca correspondrait pas plutôt à ce cas de figure-là?
(...)
- Mais si, c'est bon j'te dis, regarde. J'te l'avais dit. Spermatozoïdes mobiles et en nombre suffisant!
Ce fut des petites minutes qui parurent des heures. Et je dois vous dire que si c'était à refaire, je prendrais le test urinaire de compétition. Le plus perfectionné qui existe. Celui qui affiche clairement le résultat et qui donne même une estimation de l'avancée de la grossesse. Parce qu'à cause d'un excès de zèle dans un rayon de parapharmacie, je n'ai pas cru à ma grossesse avant le test sanguin....ou bien je ne voulais toujours pas y croire, qui sait?
Ce qui est pratique avec ce genre de bonnes nouvelles, c'est qu'une fois qu'on en a bien pris conscience, on n'a pas besoin de courir partout pour chercher le mode d'emploi.
C'est vert mon coeur! Vas-y chéri, pédale, j'oriente le guidon !
Aussi, savoir que je pouvais sereinement tomber enceinte -j'ai toujours été très scolaire, c'est comme si j'avais reçu un bon carnet de notes qui m'autorisait à me récréer l'esprit libre- m'a transformée.
J'étais à l'aise dans ma tête, à l'aise dans mon corps.
C'est comme si l'ensemble de mon être se rendait disponible pour accomplir une mission de la plus haute importance. C'est qu'il ne fallait pas y aller par quatre chemins. Je ne vais pas être très romantique, mais le lupus est une maladie capricieuse qui se réveille aussi vite qu'elle s'endort. Je dirais même, qui se réveille souvent plus qu'elle ne s'endort. Il fallait passer tant que le feu était vert, et ne pas risquer qu'il tourne au orange si vous voyez ce que je veux dire.
On avait sans doute une petite étoile charmante quelque part au dessus de nos têtes qui n'attendait elle aussi que ça, car tout s'est bien combiné. C'était les vacances, je n'allais pas tarder à être en milieu de cycle, et l'Amour a fait le reste. Tout le monde était tellement au taquet (moi et mon mari en super forme, des spermatozoïdes de compétition et une ovulation pile à l'heure) que le premier cycle d'essai fut le bon.
"Ah, oui, mais non, ça ne serait pas encore raisonnable. Il nous faut au moins 6 mois de calme dans la maladie pour pouvoir vous donner le feu vert. On se donne encore quelques mois et on en reparle."
Je ne comptais plus les fois où ce charmant discours pénétrait mes oreilles. J'avais beau me sentir bien, il y avait toujours quelque chose de travers : une tâche suspicieuse au visage, des douleurs articulaires qui se baladaient, des examens d'urine pas au top de leur forme.
Et comme ils avaient sans doute raison ces médecins!
De tous ceux que j'ai pu rencontrer en plus de 10 ans, je n'ai jamais cessé d'avoir confiance. L'hôpital publique a beau souffrir d'un sérieux manque de moyens, je n'y ai rencontré que des médecins humains et compétents - A l'exception peut-être d'un Professeur en néphrologie très peu pédagogue. Vous savez, il fait partie de ces souvenirs qu'on veille à bien enfouir au fin-fond de sa mémoire. Là, ça y est...hop : 1, 2, 3 POUF! J't'oublie (jusqu'à la prochaine fois...) - et j'ai toujours été persuadée qu'ils savaient ce qu'ils faisaient.
Alors vous comprendrez bien que le jour où tout ce joli petit monde en blouses blanches m'a donné son accord pour mettre une grossesse en route, moi et mon mari avons eu peine à réaliser.
"L'interniste a dit oui? Oui mais attends, on va quand même attendre l'avis du néphrologue. Ca sera plus sage tout de même non? Ah, mais le néphrologue a l'air bien emballé...Attends, attendons le rendez-vous avec la gynéco, on ne sait jamais."
- Bonne chance ! On se revoit au cours du premier mois de grossesse, me dit la gynéco.
- Ce n'est plus moi qui vais vous suivre, mais vous me prévenez par mail quand il sera né, me dit l'interniste.
- Allez, je vous fixe un rendez-vous. Il va de soi que si vous tombez enceinte, vous me prévenez que je vous vois plus rapidement. Bonne chance, me dit la néphrologue.
Je n'en revenais pas d'entendre toutes ces paroles. Rien n'était gagné bien entendu, mais pour la première fois, des paroles de spécialistes me donnaient à croire que je pouvais sereinement me lancer dans l'aventure. Pour une fois, ma maladie n'était plus un frein. Mon lupus nous autorisait à tenter notre chance.